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lundi 19 février 2007

Apport de l’Approche Territoriale à l’Economie de Développement

Un colloque international réunissant des intervenants de l’Université Pierre Mendès France (UPMF) de Grenoble, de l’Université de Savoie, de l’Université Basque et de l’Université Mohamed V, s’est tenu à Rabat les 12 et 13 février 2007 pour débattre des approches économique, géographique, institutionnelle et de coopération internationale du développement territorial et confronter ces recherches avec des réalisations concrètes dans divers pays du monde en mettant un accent particulier sur le cas marocain.

Le programme offre à réfléchir sur l’apport de l’approche territoriale à l’économie du développement à travers les 4 principaux axes suivants :
  1. Territoire et développement
  2. Acteurs et production de richesses
  3. Gouvernance, Etat et pouvoirs locaux
  4. Action publique et financement du développement
    En attendant la production des actes du colloque qui seront mis en ligne dans ce blog dès leur parution, cet article se penchera sur un écrit de Bernard Pecqueur qui mérite une attention particulière car il jette un éclairage sur la pertinence du thème discuté à l’occasion de la tenue de ce colloque.

    Dans sa nouvelle approche des processus de développement pour les économies du Sud, Bernard Pecqueur montre comment peut se concrétiser dans les économies en développement, les éléments d’un modèle simple et adaptable de développement territorial.

    Il considère comme pertinent l’application du « développement territorial » aux économies du Sud, en évoquant dans une première partie de son écrit, les principes fondamentaux d’un modèle de développement territorial, et en cherchant à estimer la faisabilité de ce modèle dans les économies du Sud, dans une deuxième partie.

    1. Principes fondamentaux du modèle de développement territorial
    Pour l’auteur, le développement territorial désigne tout processus de mobilisation des acteurs qui aboutit à l’élaboration d’une stratégie d’adaptation aux contraintes extérieures, sur la base d’une identification à une culture et à un territoire.

    Le développement territorial ne peut donc se décréter et reste une construction d’acteurs, adossée à une stratégie d’adaptation visant à permettre aux acteurs des territoires, de réorganiser l’économie locale face à la montée des concurrences à l’échelle mondiale.

    Le mécanisme de territorialisation repose enfin selon l’auteur, sur le principe de spécification des actifs, c’est-à-dire la recherche de la ressource propre au territoire qui permettra à celui-ci de se différencier de son voisin.

    La caractéristique de base d’un système territorial d’acteurs qui peut prendre des formes diverses (districts industriels, clusters ou tout autre mode d’organisation productive) est la mise en place d’un processus de construction par les acteurs, visant à révéler des ressources inédites.

    Dans la compétition des territoires, nous dit l’auteur, l’offre de services en direction des entreprises, est cruciale.

    Cependant, précise-t-il, cette offre peut reposer sur des dotations en facteurs qui ne sont pas données a priori, mais résultant d’une production de biens collectifs par la collectivité et appropriés par les seuls utilisateurs.

    Les ressources sont donc de natures différentes, d’après l’auteur, selon qu’elles sont données ou construites.

    Bernard Pecqueur construit une typologie des ressources qui fait apparaître les enjeux stratégiques des offreurs de services que sont les villes par exemple.

    La typologie utilisée consiste à distinguer :
    • D’une part, actif et ressource ;
    • D’autre part, à qualifier les actifs ou les ressources selon leur nature, générique ou spécifique.
      L’auteur entend par actif, des facteurs en activité, et par ressources, des facteurs à exploiter, à organiser ou encore à révéler.

      A la différence des actifs, les ressources constituent une réserve, un potentiel latent ou virtuel qui peut se transformer en actif si les conditions de production le permettent.

      Par ailleurs, l’auteur précise que des actifs ou des ressources sont génériques par le fait que leur valeur ou leur potentiel sont indépendants de leur participation à un quelconque processus de production.

      La qualité de générique confère aux actifs ou aux ressources, le caractère de transférabilité totale grâce à leur valeur d’échange, le facteur générique étant indépendant du génie du lieu où il est produit.

      Par contre, les actifs spécifiques ont une valeur tributaire des conditions de leur usage, impliquant un coût irrécouvrable, plus ou moins élevé de transfert.

      Les ressources spécifiques quant à elles, n’existent qu’à l’état virtuel et ne peuvent en aucun cas être transférées.

      Pour résumer, on dira que des actifs génériques ne permettent pas à un territoire de se différencier durablement, puisqu’ils existent ailleurs et sont susceptibles d’être transférés.

      Une différenciation durable, soutient l’auteur, c’est-à-dire non susceptible d’être remise en cause par la mobilité des facteurs, ne peut naître véritablement que des seules ressources spécifiques.

      L’enjeu des stratégies de développement des territoires consiste d’après Bernard Pecqueur, à rechercher ce qui constituerait le potentiel identifiable d’un territoire et à saisir les conditions autorisant l’existence des ressources spécifiques.

      Pour illustrer la transformation d’une ressource (générique ou spécifique) en actif (générique ou spécifique), et vice versa, l’auteur cite les cas d’activation envisageables : celui d’une ressources (générique) potentielle et préexistante, celui d’une ressource (spécifique) virtuelle.

      En devenant actif, la ressource est transformée par le système de production et change de nature, et au stade de la virtualité, tout peut potentiellement faire ressource, mais tout ne peut devenir mécaniquement un actif puisque les conditions de métamorphose ne sont pas dans l’objet/ressource mais dans les stratégies d’acteurs au sein du processus de production.

      Ainsi pour Bernard Pecqueur, les ressources se déploient et se transforment, mais aussi régressent ou redeviennent un potentiel, selon qu’elles évoluent en actifs ou, d’actifs, reviennent au statut de ressources.

      L’auteur cite l’exemple de la fermeture du dernier puits de charbon en Lorraine, mais on n’a pas pour autant ôté le charbon.

      Celui-ci retourne au statut de ressource dans l’état où il était avant l’ouverture de la mine et, dans le cas d’une hypothétique réduction des coûts d’exploitation, cette ressource pourrait redevenir un actif (exploité).

      C’est cette dynamique de la spécificité qui fonde selon Bernard Pecqueur, le modèle nouveau de « développement territorial ».

      1. Quelle faisabilité pour le développement économique territorialisé ?
      Le principe de spécification étant du point de vue de l’auteur, essentiel à la compréhension du développement territorial, l’auteur observe par ailleurs, que le phénomène le plus apparent, est la concomitance de la globalisation avec l’importance du local.

      Ce mouvement spatial paradoxal redonne de l’importance au local, dans un monde qui se globalise (Claude Courlet parlera alors d’économie « glocale »).

      Cette nouvelle dimension spatiale relance le rôle de la proximité des acteurs dans la construction du territoire et de ses ressources.

      A la notion de cluster qui reste relativement floue, l’auteur préfère la notion de SYAL ou SYstème Agro-alimentaire Localisé, développée par J. Muchnik, qui se définit à travers trois caractéristiques :
      • La création d’économies externes liées à la densité des entreprises situées dans un lieu et la proximité entre les acteurs ;
      • La valorisation de connaissances non transférables ;
      • Les modes de régulation combinant le mécanisme du marché et les éléments de réciprocité et de redistribution qui s’enracinent dans l’identité sociale.
        Bernard Pecqueur relève bien que l’on est dans une problématique de création de ressources spécifiques, puisque les applications des principes de développement territorial sont déjà en pratique depuis longtemps dans les économies du Sud.

        L’auteur reconnaît que la pertinence de ces pratiques se renforce par la globalisation, qui rend indispensable pour les économies dominées, de développer une différenciation de ces produits afin de ne pas rester soumises pour la totalité de leurs activités, aux aléas de la concurrence.

        Si l’économie informelle représente la figure la plus évidente du développement territorial qui implique les acteurs dans une relation de proximité, elle n’en constitue pas moins une base de développement local, dans la mesure où le secteur informel reprend les caractéristiques du SYAL, à savoir la création d’économies externes, l’utilisation de connaissances non transférables et les modes de régulation communautaire spécifique.

        Toutefois, nuance l’auteur, la formule des SYAL apparaît plus élaborée que l’informel et elle pourrait devenir la forme moderne de l’organisation de la production au Sud, le monde de l’informel ayant montré de nombreuses limites au développement, car se prêtant mal à une forte accumulation du capital, tant physique qu’humain.

        Bernard Pecqueur appuie son argumentation sur le fait qu’étant entraînés par les firmes dans la compétition, les espaces tendent à construire ou à renforcer des avantages comparatifs.

        En effet, soutient-il, les processus d’activation des ressources supposent une mobilisation des acteurs dans des processus de coopération qui mettent en avant le rôle de relations hors marché et les aspects de coordination qui s’y attachent.

        Parmi ces acteurs, rappelle l’auteur, les pouvoirs publics interviennent de façon déterminante.

        Le rôle du public est de réguler les flux de valeur, créées hors marché sur la base des ressources productives nouvelles.

        Dans sa forme de régulation locale, on pourrait définir la gouvernance territoriale comme un modèle de coordination entre acteurs qui vise à intégrer les mécanismes productifs et institutionnels dans les dimensions locales (proximité géographique et proximité organisationnelle) et le rapport au global.

        Le modèle territorial n’a donc pas de développement spontané.

        Il exige une action publique adéquate et l’Etat constitué et capable d’agir, reste une condition nécessaire bien que non suffisante à l’expression de l’action publique territorialisée.

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